Interview / Mai 2005

L'Europe actuelle, une utopie ?

Premier Secrétaire du Mouvement Républicain et Citoyen (MRC) et Maire du XIe arrondissement de Paris, Georges Sarre est l'auteur de L'Europe contre la gauche paru aux éditions Eyrolles. Engagé très tôt dans la bataille du "non" au référendum, ce Chevènementiste dépasse les jugements de valeur généreusement étiquetés sur les citoyens et donne un nouveau souffle à la pensée politique de ses congénères. Rencontre avec un homme de conviction et de réflexion sans langue de bois.


En 1983, François Mitterrand épouse la cause de l'Europe et la gauche vire radicalement au libéralisme sous son impulsion. Comment expliquez-vous ce tournant décisif pour le PS ?

Georges Sarre : Je pense qu'une partie du PS a sincèrement cherché dans l'Europe un substitut au socialisme. Une autre partie du PS, composée de technocrates et de hauts fonctionnaires, agissait en revanche par conviction néo-libérale. Le tournant de 1983 prend là sa source.
Ce qui est intéressant, avec la division actuelle du PS sur la "Constitution européenne", c'est qu'on retrouve ces deux camps. Les uns - les sincères - ont pris conscience que bien loin de permettre la réalisation d'un socialisme à l'échelle européenne, la construction européenne a permis d'imposer le libéralisme, ce que le texte actuellement en débat prétend constitutionnaliser. Ils votent donc "non".
Les autres entendent, grâce à la "Constitution européenne", définitivement convertir la gauche française au social-libéralisme. Ils votent naturellement "oui".


L'Europe, un rempart contre la mondialisation ?

G. Sarre : Bien sûr que non. L'Europe, d'emblée, s'est inscrite dans le cadre d'une libération des échanges à l'échelle internationale. L'agriculture faisait exception. Elle est en train de tomber.


Construire l'Europe comme une belle entité politique supra-nationale ne date pas du traité de Rome (1957). Ce concept que vous appelez "européisme" prend ses racines bien au-delà dans le XXe siècle...

“ L'européisme (...) se résume souvent à penser l'Europe pour l'Europe. ”

G. Sarre : L'européisme naît sous la plume de Jules Romains en 1915... L'horreur des tranchées a incontestablement fécondé l'idée européenne...
Aristide Briand avait parlé de "lien fédéral" dans les années 1920, mais c'est vraiment dans les années 1930 que l'européisme se développe autour de personnalités marquantes comme Gaston Riou - auteur de "Europe, ma patrie" - ou de Marcel Déat, qui est à l'époque un dissident de la SFIO après en avoir été l'un des membres les plus éminents.
Il y a aussi des économistes comme Francis Delaisi ou François Perroux, qui théorisent le dépassement de la démocratie par des institutions et des modes d'organisation sociale beaucoup plus autoritaires. Et puis, à droite, on trouve des hommes comme Thierry Maulnier qui transposent au niveau européen une sorte de nationalisme anti-républicain ou des penseurs comme Alexandre Marc, Denis de Rougemont...
L'européisme d'alors a mille facettes mais se résume souvent à penser "l'Europe pour l'Europe". On retiendra que la grande erreur de ces premiers penseurs européens a été de s'aveugler sur le péril fasciste, quand ils n'ont pas simplement pensé que les idéologies totalitaires au pouvoir en Allemagne et en Italie pouvaient être de puissants vecteurs de leur volonté unificatrice européenne... Luchaire, ardent militant de l'intégration européenne, a été fusillé. Déat a échappé à la mort en s'exilant. Riou s'est compromis, comme Delaisi... !


En 1957, la communauté européenne instaure un système politique libéral et oligarchique. Comment s'est-il développé au fil des années jusqu'à aujourd'hui ?

G. Sarre : Les élites politico-administratives et les élites économiques des États membres (et même non membres, s'agissant notamment des lobbies économico-industriels comme les multinationales américaines...) n'ont cessé de s'y inscrire pour rendre intangibles leurs préférences collectives, dont en particulier le libéralisme. Le système communautaire n'est bien sûr pas vierge de conflits. Ils sont nombreux. Et c'est pour les résoudre que les présidences et strapontins s'y multiplient : tout le monde veut sa part du gâteau. On est face à un pouvoir qui est devenu sa propre fin et dont le seul élément unifiant est le libéralisme. Vous enlevez le libéralisme, et il n'y a plus d'Europe.


Mais le Général de Gaulle et les gouvernements européens n'ont-ils pas voulu construire une "Europe puissante" afin de contrer la domination américaine et de l'ex-URSS ?

“ Personne ne veut de l'Europe-puissance : c'est un mythe. ”

G. Sarre : Seul le général de Gaulle avait cette ambition. Je rappelle que son projet d'Europe politique - sous la forme des deux plans Fouchet - a été rejeté par nos cinq partenaires de l'époque... Personne ne veut de l'Europe-puissance : c'est un mythe.


Alors, l'Europe est-elle condamnée à rester une utopie ?

G. Sarre : Oui. Le problème c'est qu'au nom de l'utopie "Europe", une réalité - la construction technocratique et libérale de l'Union européenne - est en train de saper les démocraties...


Si les Français répondent "non" au projet de traité de la constitution européenne. Que risquent-ils ?

“ Les seuls à courir un risque, ce sont nos élites. Leur angoisse, c'est que le peuple mette son nez dans leurs affaires. ”

G. Sarre : Rien, bien au contraire. Les seuls à courir un risque, ce sont nos élites. Leur angoisse, c'est que le peuple mette son nez dans leurs affaires. Voyez les regrets actuellement exprimés à l'unisson : "On n'aurait jamais dû faire ce référendum..." Si le "non" triomphe, ce sera un coup d'arrêt symbolique porté à l'Europe libérale.
Une victoire contre le libéralisme qui aura des résonances que l'on ne soupçonne pas. En France, ce sera aussi une occasion d'affaiblir la pensée technocratique sociale-libérale qui a gangrené le Parti socialiste via les cabinets ministériels... Notre responsabilité sera de récréer une gauche véritablement de gauche, c'est-à-dire fidèle à son héritage républicain et socialiste. Le jeu en vaut la chandelle.



Propos recueillis par Dominique Colin.


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