Interview / Août 2007

De Platon aux Cartoons, le rire en cabale

Mathématicien et ancien directeur de la bourse de Bruxelles, Luc de Brabandere, aujourd'hui Directeur associé du Boston Consulting Group a publié de nombreux livres sur la créativité et le management dont le best-seller Plaisir des idées (Dunod, 2004). Avec Petite philosophie des histoires drôles, paru aux éditions Eyrolles, il se consacre maintenant à la philosophie et nous livre une réflexion originale sur l'humour.


Mathématiques - Créativité - Gestion - Lettres... Vous semblez aimer faire le grand écart dans les domaines de la pensée. Comment en êtes-vous venu à la philosophie ?

Luc de Brabandere : Enfant de mai 68, j'ai effectué mes études de mathématiques dans la mouvance bouillonnante des idées nouvelles qui émergeaient tout azimut dans toutes les disciplines. C'est ainsi que l'on vit un Brice Lalonde, étudiant en lettres, rejoindre l'association écologiste Les Amis de la Terre dont la section française a été fondée par Alain Hervé, au début des années 70.
Parallèlement à ma formation universitaire qui m'apprenait à modéliser, je me passionnais pour l'histoire des techniques et des sciences. Devenu informaticien dans le secteur bancaire, je me demandais par exemple comment on calculait avant l'apparition de la machine. J'ai alors lu la vie de Newton, de Pascal et de Leibniz, pour comprendre comment ce génie avait fondé l'analyse moderne.
Avec les années, j'ai eu de plus en plus envie de concilier chiffres et lettres tout en cherchant toujours plus d'abstraction. Voilà pourquoi, je philosophe aujourd'hui...


Sur un sujet qui pendant longtemps n'a pas paru très sérieux aux yeux des philosophes. De Platon jusqu'à Bergson, le rire laisse de marbre ou presque...

“Analyser l'humour, c'est un peu comme dissiquer une grenouille. Cela n'intéresse pas grand monde et la grenouille meurt. (E.B. White)”

L.de.B : En effet, comme disait E.B. White analyser l'humour, c'est un peu comme dissiquer une grenouille. Cela n'intéresse pas grand monde et la grenouille meurt.
Les penseurs ont laissé ce sujet en friche. De même que la colère. Et de façon plus étonnante, l'argent qui déchaîne les passions depuis l'aube de l'humanité.
Il aura fallu attendre Bergson et la fin du XIXe siècle pour qu'enfin le rire soit considéré comme un objet philosophique en tant que tel, sans dégradation, sans mise en perspective dévalorisante.


Vous citez "Le rire n'a pas de plus grand ennemi que l'émotion" (Bergson)...

“Un mari reçoit de son épouse deux cravates pour son anniversaire. Le lendemain, bien évidemment, il en met une des deux. J'étais sûre que tu n'aimerais pas l'autre, lui lance alors sa femme irritée...”

L.de.B : L'auteur du Rire démontre en effet qu'une blague organise un désaccord frontal et inévitable entre un concept et un objet qu'il représente. Voici un exemple :
Dans une prison, un détenu joue aux cartes avec ses gardiens. Tout à coup, ils réalisent qu'il triche et le font immédiatement sortir.
Ou encore
Un mari reçoit de son épouse deux cravates pour son anniversaire.
Le lendemain, bien évidemment, il en met une des deux. J'étais sûre que tu n'aimerais pas l'autre, lui lance alors sa femme irritée...

Rien n'est donc plus hostile aux blagues que les sentiments.

Mais la blague n'est qu'une forme d'humour parmi d'autres. De l'ironie au calembour, de la satire au poisson d'avril, de la grimace à la parodie, de la farce à la caméra cachée, l'homme dispose d'un arsenal bien large pour faire rire.
Dans Petite philosophie des histoires drôles, je m'intéresse en particulier à deux formes d'humour instantané : la blague et le cartoon. Lorsque je parle de blague, je ne traite pas de l'ironie ou du sarcasme, de ce rire mordant avec lequel on attaque autrui, mais d'une souffrance universelle qu'engendre la solitude de l'existence.
Le conteur de blague s'apparente au moqueur moqué par le public, non en tant qu'individu particulier mais en tant que représentant de la condition humaine en général. La blague est une envie de prendre une distance tolérante et joyeuse par rapport aux autres et à soi-même.


Et le cartoon dans tout ça ?

L.de.B : Le cartoon est une autre forme de l'humour dans l'instant. A la différence de la blague qui exige une mise en scène et une chute de l'histoire, il synthétise en un coup d'oeil le choc de deux perceptions d'une même réalité pour nous faire rire de l'actualité.
Généralement le texte vous informe d'une réalité dans sa plus grande platitude tandis que le dessin déboule dans la lecture comme un chien dans un jeu de quille pour vous offrir une autre perception de cette même réalité.
Le cartoon étonne, change de regard, ose des liens inédits et fait disparaître l'esprit critique. Là aussi, le cartoon nous aide à percevoir la réalité autrement et à nous rappeler notre condition humaine.



Propos recueillis par Dominique Colin.