Psychanalystes, Catherine Podguszer et Saverio Tomasella dressent dans "Personne n'est parfait", paru aux éditions Eyrolles, une série de portraits attachants que l'on suit au fil des séances, sur un ton juste et sensible. Rencontre avec deux auteurs qui ont le "goût des autres"...
Saverio Tomasella : C'est la profonde question de l'existence et de l'identité : qui suis-je ? C'est surtout la douloureuse problématique de l'exil et du bannissement. Tout enfant croit qu'il peut être rejeté s'il ne se plie pas aux règles de ses figures tutélaires et de l'environnement qui lui permet de vivre. Cette dissymétrie fondamentale rend l'enfant particulièrement docile et malléable. Il vaut mieux jouer un rôle accepté par le groupe que de mourir de faim ou pire de honte... Bien sûr, au-delà de ce drame existentiel des petits humains, il y a le souhait de plaire et d'être reconnu !
S. Tomasella : Cela semble plus facile et tellement moins
éprouvant de rejeter sans cesse sur l'autre la responsabilité des difficultés rencontrées.
Hitler, avant son suicide dans son bunker, maudissait le peuple allemand qui l'avait
pourtant majoritairement porté au pouvoir suprême dans l'enthousiasme ; Saddam Hussein
se pose en victime des Américains ; le père de famille dans Festen accuse
son fils aîné d'affabulations ; la mère incestueuse porte plainte en diffamation
contre celles ou ceux auxquels son enfant incesté s'est confié, etc.
Ces exemples extrêmes montrent de façon crue et radicale que même le plus coupable
veut se faire passer pour un "gentil" afin de se dédouaner... Pourtant, nous n'avançons
vraiment sur le chemin humain que lorsque nous pouvons nous "regarder en face",
comme dit le langage populaire, souvent très juste. Il s'agit d'avoir le courage
de laisser tomber le masque pour se révéler tel qu'en soi-même. Alors à ce moment-là
nous devenons plus vrais, plus créatifs et plus humains. La vie devient
passionnante !
“ Nous sommes partagés (...) entre ce que nous percevons et ce que nous croyons bon de laisser paraître. ”
Catherine Podguszer : Nous sommes partagés, parfois même déchirés,
entre ce que nous percevons (sensations, sentiments) et ce que nous croyons bon
de laisser paraître, suivant le milieu auquel nous appartenons. Le fossé se creuse
dès le plus jeune âge entre les sensations perçues et le besoin vital d'être aimé.
Cet écart peut laisser des cicatrices en provoquant des conflits intérieurs, difficiles
à surmonter. Le besoin de porter des masques se fait alors sentir. Il est souvent
un refus d'accepter ses sentiments, par peur de ne pas être "conforme", de "ne pas
être à la hauteur", de ne pas plaire...
Plus nos relations premières (mère, père, environnement) ont été défectueuses
et insatisfaisantes, plus le besoin de se faire aimer devient pressant. Par exemple,
dans le cas de fortes carences affectives ou de certaines maltraitances subies,
la tendance est alors, pour quelques-uns, de masquer à leur insu cette blessure
en reproduisant sur les autres ce qui leur a été infligé.
C'est alors le cercle infernal qui se referme sur lui-même ! Porter un masque
peut devenir une seconde nature, jusqu'à ne plus se reconnaître soi-même
et se sentir perdu. C'est une véritable entrave à notre souhait de liberté d'être.
“ Ce qui est imaginé chez les autres fait le plus souvent écho à tout un éventail d'émotions ou de sentiments enfouis en soi. ”
C. Podguszer :
Un entourage affectif (mère, père ou même école) hostile (chargé de représailles)
peut alimenter chez l'enfant un monde imaginaire parfois terrifiant. C'est le règne
du bien supposé contre le mal éprouvé puis fantasmé. Ce monde binaire hante parfois
jusqu'à l'âge adulte.
Ce qui est imaginé chez les autres fait le plus souvent écho à tout un éventail
d'émotions ou de sentiments enfouis en soi (par peur, ou pour être aimé).
Ils nourrissent encore nos rêves, nos rêveries et parfois nos cauchemars.
La reconnaissance par les mots devant un témoin bienveillant (l'analyste) de ce monde
intérieur si riche nous permet de rencontrer ces parts obscures. Elles nous aident
à nous reconnaître dans la multiplicité de nos facettes et de celles qui composent
le monde qui nous entoure.
S. Tomasella :
Le voyage d'une psychanalyse est long. Il plonge dans l'inconnu de soi-même, remet
en contact avec les événements douloureux de son histoire, permet de percevoir
les intentions réelles de celles et de ceux qui ont compté pour soi.
De nombreuses désillusions sont vécues : c'est la fin des idéalisations.
Cela s'appelle l'épreuve de réalité : il n'est plus possible de soutenir
que la perfection existe.
Certains passages sont très chaotiques. Cette traversée des épreuves est en elle-même
initiatique, c'est-à-dire qu'elle révèle l'être à soi-même...
Dès lors, si je sais vraiment qui je suis, ce que je ne veux plus accepter de subir
ou d'endurer, et surtout ce que je désire, je peux créer une existence à mon image.
Je n'ai plus besoin de l'autorisation d'une telle ou d'un tel, je vis en mon nom
la vie qui correspond à mon choix profond, en conscience et dans une liberté pleine
et respectueuse d'autrui. Voilà la transformation progressive et exaltante que permet
l'aventure singulière d'une psychanalyse !
Propos recueillis par Dominique Colin.
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