Interview / Novembre 2004

Debian Sarge

Auteur du cahier de l'admin Debian et développeur Debian depuis 1997, Raphaël Hertzog nous présente le projet Debian et les particularités de cette distribution communautaire.


Qu'est-ce que le projet Debian, ses objectifs, son fonctionnement ? Comment y participez vous ?

“Comme la majorité des développeurs Debian, je participe au projet en y travaillant bénévolement sur mon temps libre.”

Raphaël Hertzog : Le projet Debian est une association regroupant plus d'un millier de développeurs qui a pour objectif de créer le meilleur système d'exploitation possible en utilisant uniquement des logiciels libres. Le projet dispose d'une grosse infrastructure sur l'Internet pour coordonner le travail de tous les bénévoles (via site web, courrier électronique, listes de diffusion, IRC, etc.).

Comme la majorité des développeurs Debian, je participe au projet en y travaillant bénévolement sur mon temps libre. En tant qu'un des plus anciens contributeurs français du projet, mon implication a évolué de la simple création de paquets Debian vers un travail d'organisation interne. Tous mes récents projets Debian relèvent de cela, notamment le système de suivi de paquets (Package Tracking System en anglais, abrégé PTS - http://packages.qa.debian.org).

Depuis que j'ai commencé à écrire le cahier de l'admin Debian, la proportion de mon temps libre que je dédiais à Debian a fortement diminué... c'est pourquoi j'espère maintenant -entre autres grâce à lui- pouvoir contribuer à Debian dans le cadre d'une activité rémunérée.


Quelles sont les particularités de la Debian par rapport aux autres distributions GNU/Linux ? Pourquoi choisir Debian ?

“Debian est la plus aboutie des distributions communautaires”

R.H : Debian est la plus aboutie des distributions communautaires. Aucune entreprise ne dirige son évolution même si beaucoup contribuent indirectement en employant des développeurs Debian ou en offrant matériel et hébergement de serveurs sur l'Internet.

Mais le choix de Debian ne se justifie pas seulement sur ce critère. De nombreuses différences mesurables entrent en considération :

  • elle dispose de la plus large logithèque prête à l'emploi : plus de 7000 logiciels.
  • elle gère plus d'une dizaine d'architectures différentes, ce qui permet de l'employer sur presque toutes les machines.
  • la version stable est très réputée pour sa fiabilité, obtenue au prix d'une longue période de test qui entraîne souvent l'emploi de versions plus anciennes des logiciels. Les amateurs de nouveautés sont donc déçus, les administrateurs de serveurs plutôt ravis.
  • la distribution testing (ou même maintenant certaines distributions dérivées de Debian telle que « Ubuntu Linux ») offre un autre compromis pour ceux qui préfèrent les nouveautés malgré le risque d'instabilité correspondant.
  • les outils de gestion de paquets Debian (dpkg & apt-get) font référence en la matière, ils permettent de totalement mettre à jour une machine avec une simple commande.
  • l'indépendance de Debian et son vivier de développeurs garantissent sa pérennité.

Quel est le cycle de vie de la distribution Debian ?

R.H : Une réponse détaillée serait trop longue, aussi résumerais-je le processus avec quelques raccourcis -que les puristes me pardonnent et se réfèrent à mon livre ;-)
Les paquets logiciels sont préparés par les développeurs Debian puis envoyés sur les serveurs Debian. Ils sont alors intégrés à la version « instable » de Debian. Toutes les mises à jour transitent par cette distribution, mais après quelques temps de test et si aucun problème majeur n'est détecté, le paquet migre alors automatiquement vers la version « testing ». Lorsque Debian veut sortir une nouvelle version stable, cette version « testing » va « geler », c'est-à-dire que les migrations automatiques sont interrompues (pour éviter l'apparition de nouveaux logiciels avec de nouveaux problèmes). Cette version subit des tests approfondis et tous les problèmes découverts sont alors corrigés. Dès que tous les bogues gênants sont corrigés, la version « testing » est promue « stable » et on repart pour un tour !


On reproche souvent à Debian ses délais de publication. Pourquoi y a t-il autant de temps entre chaque version stable ? Comment ne pas en subir les conséquences ?

R.H : Il y a autant de temps entre les versions stables successives parce que l'association Debian est très exigeante sur la qualité finale et qu'avec la croissance exponentielle qu'elle a connue, il est de plus en plus difficile d'atteindre la qualité souhaitée dans un délai très court.

A partir de ce constat, la démarche adoptée dépend fortement du profil. Un administrateur se contentera de la version stable même si les logiciels sont plus anciens, au besoin il utilisera une ou deux mises à jour inofficielles (on parle de « rétroportages ») lui permettant d'utiliser un logiciel plus récent dont il a besoin. Un particulier préférera se tourner vers la distribution « testing » qui offre plus de nouveautés avec des risques très limités (les gros problèmes sont généralement corrigés lors du passage en phase « instable »).


Votre livre porte sur la Debian Sarge, qui sera la prochaine version stable de Debian et qui sortira prochainement. Quelles sont les améliorations qui seront apportées par cette version ?

“L'ergonomie du logiciel d'installation a fait un bond de géant, surtout pour les néophytes”

R.H : L'ergonomie du logiciel d'installation a fait un bond de géant, surtout pour les néophytes -et cela bien que son interface reste en mode texte pour le moment. Du point de vue des logiciels, ils ont tous été mis à jour. Côté serveur, citons par exemple Samba 3.0, Apache 2.0, Postfix 2.1, etc. Côté bureautique, GNOME 2.6 et KDE 3.2 sont disponibles... ce ne sont pas les toutes dernières versions mais les précédentes, testées durant plusieurs mois.

D'autres améliorations plus discrètes sont appréciables, comme l'emploi quasi-généralisé du programme debconf pour gérer les interactions avec l'utilisateur au cours de l'installation des paquets. Cela facilite les installations non-interactives et offre une structure qui a permis la localisation de nombreux messages. Enfin, le programme apt-get a été traduit en français.


Ce cahier s'adresse principalement aux administrateurs système. Que manque t-il à Debian pour devenir un système plus grand public ?

“Je pense qu'il manque une installation « standard ». Actuellement, il faut souvent reprendre la configuration de l'interface graphique, et même si ce n'est pas compliqué, un novice ne peut pas l'inventer s'il ne l'a pas lu ou appris.”

R.H : J'aimerais pouvoir répondre « rien » mais cela ne serait pas honnête ;-). Je pense qu'il manque une installation « standard ». Actuellement, il faut souvent reprendre la configuration de l'interface graphique, et même si ce n'est pas compliqué, un novice ne peut pas l'inventer s'il ne l'a pas lu ou appris. De même, les outils graphiques de configuration ne sont pas installés après une installation standard -simplement parce que Debian n'impose quasi rien.

Vous serez tout de même heureux d'apprendre qu'« Ubuntu Linux » (http://www.ubuntu.com/), la distribution sud-africaine sponsorisée par la société Canonical, s'attaque justement à ces problèmes et ses débuts sont plutôt prometteurs. Après une installation simplifiée, l'utilisateur se trouve d'emblée avec la dernière version de GNOME (2.8 à l'heure actuelle) et les menus incluent des outils similaires à ce qu'on attend dans un panneau de configuration « normal ». De nombreux développeurs Debian collaborent à ce projet, ce qui laisse espérer de nombreux progrès pour Debian elle-même.


Il existe des distributions spécifiques de Debian, orientées vers un public particulier. Pouvez-vous nous dire quelques mots sur Debian Jr. destinée aux jeunes enfants ?

R.H : Comme tous les sous-projets, « Debian Jr. » se définit avant tout par un ensemble de paquets Debian sélectionnés pour un usage particulier. Il comprend donc un grand nombre d'applications ludiques, éducatives et ludo-éducatives. Citons notamment Gcompris, développé par le français Bruno Coudoin, qui regroupe des dizaines d'activités pédagogiques étudiées pour les enfants de 2 à 10 ans (http://gcompris.free.fr/rubrique.php3?id_rubrique=1).
Pour plus d'informations sur Debian Jr, je vous renvoie à la page web du projet : http://www.debian.org/devel/debian-jr/


Quelle démarche faut-il suivre pour participer au projet Debian ? Quels sont les différents moyens de participation (développement, traduction, etc.) ?

R.H : Il n'y a pas qu'une seule démarche possible mais je vais essayer de décrire les cas les plus probables. Qui souhaite s'impliquer dans le projet Debian commencera par s'informer de ce qui se passe dans la communauté. Pour cela il est nécessaire de s'abonner à quelques listes de diffusion comme debian-devel-announce@lists.debian.org et debian-news@lists.debian.org. Ensuite, on se rend vite compte que la première manière de contribuer c'est de tester les versions en développement (donc « testing » et « unstable ») et donc de les utiliser au quotidien sur son PC personnel par exemple. On découvre ainsi des problèmes, on apprend à les signaler et à consulter les rapports de bogues en cours de traitement. On établit ainsi ses premiers contacts avec la communauté active de Debian... Ce faisant on repère plus précisément un domaine où sa contribution serait la bienvenue. Les possibilités sont nombreuses : rejoindre l'équipe de l'assurance qualité pour corriger les bogues critiques, écrire ou compléter la documentation, traduire de la documentation existante, reprendre la maintenance d'un paquet laissé à l'abandon, intégrer un nouveau logiciel, etc.

Les démarches varient énormément selon le type de contribution, voici quelques pages web proposant des compléments d'informations :

  • Les listes de diffusion : http://www.debian.org/MailingLists/
  • Comment aider ? http://www.debian.org/devel/join/
  • Que peut-on faire ? http://www.debian.org/devel/todo/
  • Le coin des nouveaux responsables : http://www.debian.org/devel/join/newmaint
  • Référence du développeur Debian : http://www.debian.org/doc/developers-reference/


Propos recueillis par Laetitia Maraninchi.


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