Maîtriser le nucléaire

Sortir du nucléaire après Fukushima

Maîtriser le nucléaire 

Ancien élève de l'École normale supérieure, Directeur de recherche au CNRS, Jean-Louis Basdevant a été pendant trente-cinq ans professeur à l'École polytechnique dont il a présidé le Département de physique ; à côté de son célèbre cours de mécanique quantique, il a créé les cours d'énergie nucléaire et d'énergie-environnement.
Il a effectué son travail de thèse à Berkeley sur les particules élémentaires.
Spécialiste de physique des hautes énergies et d'astrophysique nucléaire, il a travaillé au Lawrence Berkeley National Laboratory, au CEA à Saclay, au CERN à Genève, au Fermi National Accelerator Laboratory et à l'Argonne National Laboratory, près de Chicago, et à l'INFN de Turin. Au fil de sa carrière il a effectué plusieurs expertises sur les installations et les matériels nucléaires ainsi que sur le stockage des déchets en France.

Entretien avec l'auteur : Jean-Louis Basdevant

Jean-Louis Basdevantask Vous avez relaté l'origine des conditions de découverte par Henri Becquerel de la radioactivité et de la réception de sa découverte à l'Académie des sciences.

- La figure du savant ou du scientifique actuellement pour un public large ou un public érudit est-elle si éloignée de celle du XIXe siècle ?

J-L. B. : L'archétype du savant renommé et admiré au XIXe siècle est sans doute Louis Pasteur. Ses découvertes en microbiologie ont fait de lui un héros, bienfaiteur de l'humanité. Longtemps, l'histoire du vaccin de la rage inoculé à Joseph Meister a été enseignée à l'école primaire. Il en fut de même pour Roentgen et les rayons X, et, au XXe siècle, pour Fleming et les antibiotiques. L'avancée scientifique s'inscrivait dans l'Histoire de l'humanité.

C'est effectivement au début du XIXe siècle que le progrès scientifique devient partie intégrante de l'histoire

Il y a souvent un écart entre la notoriété d'une avancée scientifique et celle de son auteur. Qu'en est-il de progrès comme la machine à vapeur, l'électricité - la fée Électricité de l'exposition de 1900 -, le téléphone, la radio (TSF : transmission sans fil) qui ont transformé la structure du monde, les déplacements, la transmission de l'information, la diffusion du savoir et des idées et, par suite, toute la politique mondiale ? James Watt, Galvani et Volta, Graham Bell (nom prédestiné !) sont peu connus hors de cercles de spécialistes. Marconi, prix Nobel 1909 pour la mise au point des ondes de Hertz (le nom est resté sous forme d'adjectif), a eu un sort différent. Le 15 avril 1912, naufrage du Titanic, les radios diffusent que " Tous ceux qui ont été sauvés l'ont été grâce à un homme, M. Marconi... et à sa merveilleuse invention ". Pourtant, ce nom est maintenant plus connu dans le monde du disque, Emile Pathé lui ayant cédé tous ses droits en 1924.

Au XXe siècle, l'évolution des moyens d'information a fait évoluer les choses. On retrouve des cas semblables aux précédents. Mais, si le transistor, le laser, l'ordinateur sont devenus des objets quotidiens qui découlent d'une fantastique évolution scientifique et technique, qui, même érudit, peut nommer l'inventeur de ces éléments, sauf... à consulter Internet ou à murmurer les noms de Steve Jobs et de Bill Gates ? Qui saurait nommer le ou les auteurs des avancées en biologie ? Souvent, la notion d'équipe et de centre de recherche a remplacé, dans le public, l'identification d'un progrès à un homme.

Trois cas, différents, me paraissent intéressants. Le premier est celui de Marie Curie, âme de l'élaboration de la radioactivité et de ses applications, devenue célèbre voire légendaire par ce qu'elle a su en faire. Son cas est à rapprocher de celui de Pasteur. L'Institut Curie est, comme l'Institut Pasteur, synonyme d'une action incessante contre la maladie et la souffrance.

Le deuxième est celui d'Albert Einstein, scientifique salué unanimement. Auteur en 1905 de la Relativité restreinte, formidable réflexion sur l'espace et le temps, qui le mène à la formule E=Mc2, et, la même année, du concept du photon, berceau de la physique quantique. Puis, en 1914, de la Relativité générale qui unifie la gravitation et de la structure de l'espace-temps. Dans les milieux mondains, la notoriété d'Einstein jaillit en 1919 à la suite d'expériences, menées par Eddington, qui montraient que les rayons lumineux " tombaient " dans le champ gravitationnel du soleil, et que l'Univers est courbe. Qu'elle pût servir ou non, l'idée provoquait une extase intellectuelle ! Mais vint le drame : août 1945, les deux bombes atomiques larguées sur le Japon.

Alors, la formule E=Mc2 se mit à identifier Einstein comme l'auteur de l'horreur. Einstein n'avait jamais touché à la physique nucléaire, mais E=Mc2 le nommait responsable d'Hiroshima et de Nagasaki ! Autrement dit, sur un dérapage, le nom d'un scientifique universellement connu s'est retrouvé associé, dans le grand public, à un malheur de l'humanité. C'est un peu l'effet Pasteur en négatif. (Rassurons-nous, Einstein, grâce à sa personnalité hors norme et à son humanisme, garde toute sa notoriété, même si personne ne pense à lui en lisant son cadran d'orientation GPS, application quotidienne de la relativité.)

Dernier exemple. Juillet 2012, le monde entier apprend sans coup férir une découverte fondamentale et le nom du savant à qui on la doit. Tous les cercles, érudits ou non, se mettent à parler de Peter Higgs et du Boson de Higgs. On invoque Dieu ! On s'interroge d'un bout à l'autre de la planète, par Internet, par courrier électronique, sur ce personnage, sur cette découverte. On en parle tant et plus, et pourtant ... personne ne sait ni ne comprend de quoi il s'agit, si c'est bon ou bien mauvais, encore moins à quoi ça peut servir !

Quant à la personnalité de Peter Higgs, c'est un homme sympathique et souriant, d'un certain âge. L'Histoire a disparu de notre histoire.

 

ask Il existe de nombreuses tentatives pour faire connaître à un large public la connaissance scientifique et l'avancée des sciences, comment voyez-vous l'évolution de la diffusion scientifique ?

J-L. B. : La diffusion scientifique en France, même si elle possède encore un retard par rapport à ce que l'on trouve aux États-Unis, est bien faite. À côté de revues de haut niveau de compétence comme de présentation, on trouve une série de revues destinées à un public plus large. Ces revues sont bien documentées, elles se procurent souvent des images de grande qualité, et, surtout, elles couvrent des champs extrêmement vastes et variés, en s'ouvrant à la biologie aussi bien qu'à la météorologie, aux OGM, à la climatologie, aux questions énergétiques et autres questions issues de notre mode de vie et de la croissance des populations mondiales. Bien sûr, la diffusion des sciences ne se limite pas, loin s'en faut, à la presse.

Il y a un nombre croissant de livres de toutes sortes, depuis de gros best-sellers, jusqu'à de petits livres modestes, bien faits, bien ciblés, pour le public jeune. Par ailleurs, nous assistons à une croissance considérable de l'information scientifique par les moyens audiovisuels : radio, télévision, sites Internet. Ces moyens sont aidés par tous les documents spectaculaires issus notamment de la recherche biologique et de la recherche spatiale et astronomique. J'ouvre chaque jour mon ordinateur sur la photo du jour du site APOD (Astronomy picture of the day) et c'est une merveille, tant visuelle qu'intellectuelle : j'apprends à chaque fois des choses qui m'émerveillent par une interaction simple entre l'esprit et l'image. Cette évolution se fait de plus en plus avec une rigueur intellectuelle alliée à un souci esthétique très pédagogique. Un regret : la prise de pouvoir dans les médias, honteuse pour notre pays, de quelques charlatans qui bénéficient de complices sans scrupules.

 

ask Trouvez-vous approprié que des dirigeants d'entreprise ou politiques, qui ne peuvent se tenir informés des avancées scientifiques, prennent des décisions qui engagent le développement de la société ?

Quelle serait la formation ou la solution qui permettraient aux scientifiques et aux politiques de travailler en évoquant les risques, les types d'installation, et de décider en connaissance de cause ?

J-L. B. : J'aime bien que vous commenciez votre question par les dirigeants d'entreprises. La recherche et développement - la R&D - est indispensable à la vie d'une entreprise. Laissons de côté les entreprises de haute technologie, quelle que soit leur taille extrêmement variable (de quelques personnes à des empires comme Microsoft ou Apple), pour lesquelles la connaissance intime des avancées par les dirigeants est indissociable de leur existence et leur succès. Pour les autres, c'est un lieu commun de dire qu'une part importante de l'activité d'une entreprise doit être consacrée à la R&D. Sans recherche, sans veille technologique constante sur ce qui se fait chez les concurrents, l'entreprise, sans progrès, est vouée à une fin plus ou moins proche et brutale.

En 1952, l'anglais Pilkington révolutionne la fabrication du verre en inventant le "flottage du verre" (Float glass). Ce procédé consiste à couler le verre en fusion sur une couche d'étain liquide. Les deux matières flottent sur l'autre et sous l'effet de son propre poids, le verre se stabilise en une feuille continue aux faces planes. A la sortie du four, on obtient en continu une glace de 9 m de large avec une surface sans défaut. Dans les années 1960, l'entreprise Saint-Gobain, la plus ancienne industrie française, dotée d'un service de recherche de huit cent personnes, rata ce tournant technologique majeur. Cela résulta en une spectaculaire tentative d'OPA de BSN sur Saint-Gobain. Cette dernière mit du temps et des efforts à retrouver son lustre pour redevenir une de nos très grandes entreprises, avec un secteur extrêmement performant de R&D.
Autrement dit, dans une grosse entreprise, s'il est pratiquement impossible que les "décideurs" soient strictement au contact des avancées scientifiques, ils doivent pouvoir, en permanence, recevoir l'avis et les alertes de responsables R&D compétents dont ils soient sûrs.

Les décideurs doivent pouvoir, en permanence, recevoir l'avis et les alertes de responsables R&D compétents

Mais la R&D coûte cher. Son coût fait que dans beaucoup de grosses entreprises, depuis bien avant la crise, on a systématiquement, et uniformément, resserré les crédits qui lui étaient alloués, alors que les centres de R&D produisaient quantité de résultats, de méthodes, de techniques d'application de premier ordre. C'est vrai pour beaucoup de grandes industries françaises. Au mieux, le secteur de la recherche a dû être focalisé sur des objectifs très précis et peu nombreux. Dans une petite ou moyenne entreprise, il faudrait assurer au moins une veille technologique, mais les fonds ne sont pas au rendez-vous. Je suis convaincu qu'une possibilité intéressante serait, dans chaque région, de fédérer les centres de R&D qui, à leur tour, pourraient être l'objet de commandes ou de consultations de la part des entreprises.

Quant aux dirigeants politiques, la question est amusante. On aurait tendance à répondre que " bien évidemment oui ! " les décideurs doivent être au courant de toutes les avancées scientifiques, notamment celles qui engagent le développement, les risques, les types d'installations, l'écologie etc. (on sent poindre le nucléaire et d'autres secteurs chauds). Mais c'est peut-être une voie sans issue si on ne structure pas cela de la façon évoquée plus haut pour une grande industrie. On pense à la composition des cabinets ministériels, voire présidentiels. Mais en France, divers jeux politiques risquent de fausser rapidement le problème. On a vu l'apparition de divers "gourous" auxquels tel ou tel dirigeant vouait une admiration sans borne, même si la communauté scientifique était elle-même réticente.
Je crois que dans les dernières décennies nous avons eu trop peu de scientifiques de haute stature aux commandes gouvernementales. Nous avons assisté à quelques instrumentations navrantes de l'Académie des sciences. Nous avons aussi assisté à la domination de tel ou tel lobby dans les secteurs scientifiques et techniques. Aux États Unis, la présence de Steven Chu (Secrétaire à l'énergie) auprès du président Obama est d'une dimension et d'un poids dont j'aimerais voir l'équivalent dans notre pays. Dès qu'il s'agit de questions scientifiques ou techniques, le discours de trop de personnages politiques français révèle des fautes et des non-sens dont on devine qu'ils proviennent davantage de l'usage rôdé du discours et de la rhétorique plutôt que de la fréquentation de professionnels compétents. C'est trop souvent consternant.

Pour ce qui concerne la formation des dirigeants, politiques ou d'entreprises eux-mêmes, je vous répondrai qu'il faut avant tout qu'ils soient de bons décideurs.
Je ne pense pas que l'on forme des décideurs, je crois qu'ils émergent naturellement et qu'ils doivent savoir s'entourer de collaborateurs compétents.

 

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