Résumé
Immensément célèbre et admirée de son vivant, Anna de Noailles a été pendant longtemps mal comprise et caricaturée, bien qu'elle ait toujours conservé des lecteurs. Tantôt réduite à une figure mondaine, tantôt vouée aux clichés qui ramènent sa poésie à une pure célébration sensuelle et féminine de la nature, elle semblait être demeurée étrangère aux grands enjeux de la « modernité » littéraire.
Depuis le début du vingt-et-unième siècle, heureusement, un intérêt nouveau se manifeste pour son œuvre. On s'aperçoit enfin qu'elle ne resta nullement à l'écart de son époque, qu'elle fut une femme libre et indépendante et que, si elle demeura fidèle aux mètres réguliers, ce fut en toute connaissance de cause, sans passéisme. Surtout, son œuvre n'est pas d'un seul bloc mais connut une notable évolution, prenant à la fin de sa vie une dimension authentiquement tragique qui s'exprime en des poèmes à la forme resserrée, d'une concision bouleversante, où l'approche inéluctable de la mort et le deuil omniprésent s'expriment dans des vers d'une lucidité impitoyable.
Dans cette redécouverte, l'anthologie que voici, parue il y a plus de trente ans, a joué un rôle pionnier. Le très grand écho qu'elle connut lors de sa parution dans la collection « Orphée » dirigée par Claude Michel Cluny se traduisit par de nombreuses réimpressions, mais elle était depuis longtemps épuisée. Il était grand temps de la remettre à la disposition des lecteurs. C'est un véritable parcours à travers toute l'œuvre poétique que propose Philippe Giraudon, organisé en trois temps qui permettent au lecteur de saisir à la fois la cohérence profonde de l'inspiration et le renouvellement incessant des thèmes et de la forme. On comprend mieux, grâce à ce livre, pourquoi Rilke rangeait Anna de Noailles parmi les grandes voix féminines de la poésie de tous les temps, voyant en elle l'égale de Louise Labbé ou de Gaspara Stampa. Reconnaissable entre toutes, la voix d'Anna de Noailles y apparaît enfin dans toute sa grandeur intemporelle.
D'Anna de Noailles (1876-1933), romancière et poète, les éditions de la Coopérative ont publié en 2018 une édition annotée d' "Exactitudes", un recueil de proses poétiques paru en 1930 qui n'avait fait l'objet d'aucune réédition.
Sommaire
Préface : "À une silencieuse", par Philippe Giraudon
VIE
Indicibles rêveries brûlantes
Quand je vois les esprits sans hauteur, sans colère
L’offrande à la Nature
Exaltation
L’empreinte
L’image
Les rêves
J’ai revu la Nature
Adoration
Les terres chaudes
Matin lyrique
Nature, vous avez fait le monde pour moi
Plénitude
C’est vrai, je me suis beaucoup plainte
Les héros
AMOUR
Ô mon ami, ô ma vérité
Gratitude
Vivre n’est pas un bien. Les clairs instants sont rares
J’écris pour que le jour
Éros
Ô mon ami, souffrez
T’aimer. Et quand le jour timide
Je t’aime, et cependant
Vous emplissez ma vie
Il n’est pas un instant
La nuit
S’il est quelque autre chose au monde
Le conseil
Quand mon esprit fringant, et pourtant aux abois
Jusqu’où peut-on aimer, poursuivre, détenir ?
Je possédais tout, mais je t’aime
Quand tu me plaisais tant que j’en pouvais mourir
Si je n’aimais que toi en toi
Le bonheur d’aimer est si fort
Ceux qui, hors du rêve et des transes
Si quelque être te plaît, ne lutte pas, aborde
Tu ne peux avoir de bonté
Ô suave ami périssable
Il n’est pas vrai qu’on soit orgueilleux d’aimer tant
Tu n’as aucun tort
Les vers que je t’écris ne sont pas d’Orient
Amour, pourquoi mêler ton nom divin
Tu as ta force, j’ai ma ruse
Tu ne peux rien pour moi, puisque je t’aime
Je ne reconnais pas ta personne présente
L’amour, vorace et triste, en son humble folie
Il faudra bien pourtant que le jour vienne, un jour
Je ne voudrais qu’un changement
Tu t’éloignes, cher être
MORT
Quoi donc, vous aurez été mon ami
Prière
Tu vis, je bois l’azur
L’abîme
Malgré mes bras tendus
Je vivais. Mon regard, comme un peuple d’abeilles
Dans l’âpre solitude où tu vis désormais
Puisque mes yeux ont vu les lieux où tu reposes
Ils ont inventé l’âme afin que l’on abaisse
Ébloui, pur, minutieux
Chaque matin m’accable et la couleur de l’air
La nuit, lorsque je dors et qu’un ciel inutile
J’ai su la vérité, j’ai vu tout ce qui passe
En tremblant mon regard descend
Sages de tous les temps, de toutes les patries
Quand vous êtes partis, muets
Tu n’es plus ; je méprise, en le voyant survivre
La pensée alanguie et les membres à l’aise
Lorsque la mort, succédant à l’ennui
Chacun de vous, un jour, a refermé la porte
Je n’aurais pas été moi-même
Les tombeaux. Tout l’oubli du monde épars. Des ifs
La chambre, volets clos, yeux clos, chères ténèbres
J’ai vu, soudain étrange, ingrate et sans mémoire
De quoi t’ai-je, en ce jour, frustré, cœur endormi ?
De qui pourrais-je dire : Ils sont moi, je suis eux !
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