Résumé
Pareyson, avec ce livre, dont la préface d'Arnaud Clément éclaire les enjeux, remet au centre du travail philosophique la question de la vérité, et, par suite, celle des modalités ou plutôt des exigences impérieuses de la connaissance.
L'auteur, entretissant divers travaux dans le livre qui leur donne leur unité, s'emploie à une manière de démonstration dont on peut retracer les étapes inaugu-rales - résumer l'ensemble d'un tel ouvrage exigeant bien plus qu'une simple note.
Pareyson fait tout d'abord de la négation de la vérité la marque de l'idéologie, et déclare pour ce motif la nullité absolue de l'idéologie en matière de connais-sance. Son intolérance sans compromis désigne l'idéologie comme l'ennemi mortel de la philosophie. La lutte à mort de ces deux adversaires s'enracine dans l'alternative fondamentale de l'être et du néant : les philosophes énoncent l'être de ce qui est, les idéologues ramènent ce qui est à la vacuité du non-être. Si l'idéologie contient quoi que ce soit de vrai, c'est qu'elle n'est déjà plus idéologie mais philosophie. Réciproquement, une philosophie qui nie la vérité se nie elle-même pour verser dans l'idéologie. La division entre philosophie et idéologie se ramène ainsi à un choix originaire pour ou contre la vérité.
La première formulation magistrale de cette alternative se trouve chez Platon. De l'idéologue pareysonien, on pourrait dire qu'il était déjà chez Platon l'orateur ou le sophiste dont la réfutation constituait un enjeu vital pour la philosophie. La rhétorique repose sur la possibilité de parler sans dire la vérité, en jouant sur les apparences au mépris de ce qui est réellement. La sophistique fait un pas de plus en déclarant explicitement qu'il n'y a pas de réalité au-delà des apparences. Le mépris et la négation de la vérité sont donc les deux possibilités fondamentales qui s'offrent à la parole humaine pour faire concurrence à la philosophie qui, elle, af-firme la réalité par-delà les mots et les opinions. Mais la philosophie, à cause de son idéal de sagesse et de connaissance justifiée, ne peut pas se contenter de postu-ler l'être : elle doit le manifester dans la vérité et triompher par ce moyen de ses adversaires qui la dissimulent. Ainsi, dans son effort, elle est moins aux prises avec eux qu'avec elle-même. Leur contribution est nécessairement destructrice de la vé-rité ; mais en se réappropriant le discours des sophistes, en le portant au comble de ses prétentions, le philosophe en fait un moteur produisant le mouvement où la vé-rité finit par se révéler. C'est tout le génie de Platon que d'avoir su faire de la né-gation de la vérité un moment de sa production : la dialectique, jusqu'à Hegel, procède de ce travail du négatif. Le dialecticien, en partant d'une idée statique et abstraite de l'être, ne la nie pas pour aboutir à une autre idée inerte, mais pour accomplir dans ce parcours le mouvement où la vérité se révèle. Cette dynamique de la vérité prend chez Pareyson une allure qui n'est plus dialectique mais hermé-neutique : elle a pour moteur l'interprétation et non la négation.
Quoique les termes de la lutte se soient déplacés, ses enjeux demeurent : dé-fendre la vérité, assurer la possibilité de la philosophie conçue comme pensée qui choisit la vérité, et par là manifester la nature sophistique des discours qui s'y op-posent. Avec des mots sévères, Pareyson juge qu'il n'y a aucune vérité à tirer des pensées idéologiques. Celles-ci peuvent bien énoncer le vrai - c'est-à-dire une proposition adéquate au réel -, elles ne saisissent jamais la vérité et n'aident pas à la dire, car tout ce qu'elles énoncent découle du choix premier de réduire la véri-té à l'histoire. La philosophie a pour tâche de redéployer le vrai à partir de la déci-sion originaire en faveur de la vérité. Tout procède de ce choix librement effectué par la personne humaine, celui-là même qu'avait fait Socrate et que chaque philo-sophe après lui renouvelle. « La distinction fondamentale et la plus importante, écrit Pareyson, est toujours le choix décisif entre rester fidèle à la vérité ou la tra-hir, entre se tenir à l'écoute de l'être ou l'oublier, que cela arrive dans la pensée ou dans l'action. »
La personne choisit de rester fidèle à la vérité ou de la trahir. Ce choix n'est pas de nature dogmatique, au sens d'une thèse qui serait admise préalablement pour être écartée de la démarche de remise en question et servir à la déduction d'autres thèses. Le dogmatique n'est pas fidèle à la vérité, mais à une formulation qu'il con-fond avec elle ; la fidélité à la vérité implique qu'on la recherche dans ses formula-tions sans prétendre l'enfermer dans un système. C'est pourquoi il ne faut pas se représenter le choix comme un instant inaugural qui prescrirait une tâche au reste de l'existence, mais bien comme une vocation de chercher la vérité, une fidélité qui s'atteste par le renouvellement constant du vœu dans la théorie comme dans l'action. Le choix n'est pas un instant fictif qui se trouverait derrière nous et qui déterminerait nos actions ultérieures. Sa temporalité est le présent où la personne s'engage librement dans l'espoir que ce qu'elle entreprend servira à révéler la véri-té. L'alternative est donc entre l'ouverture et la fermeture. L'idéologue ne choisit pas véritablement : il s'enferme par son attitude dans un déni de la vérité qui le rend aveugle à sa manifestation. Le philosophe, lui, choisit de répondre à l'appel de la vérité.
Pareyson reprend en ce point la leçon de Heidegger. Selon l'auteur d'Être et temps, le Dasein doit partir de la pré-compréhension qu'il a de l'être s'il veut ques-tionner en vue de son sens, procédant ainsi à une herméneutique du soi. Cette dé-marche fait de l'interprétation du sens le cœur de la méthode philosophique. Ce-pendant, l'herméneutique n'a plus pour objet premier le texte ni la tradition écrite : elle questionne le soi dans son ouverture à l'être, telle qu'elle se laisse appréhender dans les différentes déterminations de son existence (la vie quotidienne, l'ustensilité, l'être-pour-la-mort, l'angoisse, le temps...). Le soi se fait texte, matière d'une auto-interprétation qui n'a rien de psychologique car elle relève de l'ontologie, de l'interrogation en vue du sens de l'être. La finalité d'une telle interrogation n'est pas la connaissance de l'âme humaine, motif écarté par Heidegger, mais l'être lui-même que l'homme ne peut questionner qu'en partant du privilège qui est le sien d'exister en se souciant de son existence. Seulement, la quotidienneté détourne souvent le soi de cette fin pour le jeter dans la préoccupation de l'étant, ce qui constitue une modalité inauthentique de l'existence : il se perd dans les choses et manque son être véritable. L'attitude authentique ne peut consister qu'à répondre à l'appel de l'être qui est le destin du Dasein.
C'est donc bien l'herméneutique heideggérienne de la différence ontologique qui constitue le cadre de la démarche de Pareyson. La vérité chez Pareyson signi-fie, comme chez Heidegger, la manifestation de l'être telle qu'elle se révèle dans l'existence concrète, historique, du soi. Pareyson reprend l'idée d'une vie philoso-phique tournée vers l'authenticité, concevant la fidélité à sa vocation comme la ré-vélation de la vérité manifestée dans son rapport à l'être. L'idée que la personne est liée à la vérité ne se fonde ni sur une mystique (l'âme divinement touchée par la vérité), ni sur l'onto-théo-logie métaphysique que Heidegger a définitivement réfu-tée, à savoir la pensée qui identifie l'être à Dieu. Ni l'être ni Dieu ne relèvent de la catégorie de l'étant, fût-il suprême. Les philosophes qui nient la vérité et ne veulent pas admettre un appel à la découvrir s'acharnent sur le cadavre de l'ancienne mé-taphysique qui ramenait toute vérité à l'étant suprême. Ils confondent la fin de cette idée de la vérité - que Nietzsche a annoncée avec verve à travers la mort de Dieu - et la fin de la vérité tout court. Or, l'herméneutique de Heidegger repose sur une tout autre conception de la vérité, rendue justement possible par la destruc-tion nietzschéenne des idoles et des arrière-mondes métaphysiques. La vérité se dé-voile au cours de l'histoire de l'être, qui est aussi l'histoire de son occultation. Sans souscrire entièrement à la condamnation radicale de la métaphysique par Heideg-ger, Pareyson reprend l'idée d'une révélation historique de la vérité dans les époques qui surent la formuler.
C'est pourquoi le philosophe réfute l'idéologue en offrant son activité pour exemple de la fécondité de son choix en faveur de la vérité. L'idéologie est menée à sa fausseté par un jeu de miroirs qui en accuse les insuffisances. Il ne s'agit pas de mener la critique des idéologies en conduisant une polémique sur leur terrain, mais de reprendre l'histoire de la philosophie afin de manifester la vérité qui s'y lit malgré la diversité voire la contradiction des pensées qui l'ont faite. Renversant l'historicisme des idéologues qui rejettent la vérité éternelle en revendiquant le ca-ractère irréconciliable de ses diverses formulations, Pareyson fait de cette pluralité le vecteur essentiel de la révélation de la vérité.
Sommaire
La leçon de Pareyson, par Arnaud Clément 7
Préface 23
Complément de la préface 31
INTRODUCTION
Pensée expressive et pensée révélatoire
1. Considération historiciste et discussion spéculative 35
2. Expression du temps et révélation de la vérité 37
3. Caractères de la pensée qui méconnaît le lien
de la personne et de la vérité 37
4. Discours cryptique et discours sémantique :
démystification et interprétation 41
5. Inobjectivabilité de la vérité 44
6. Non le mysticisme de l’ineffable
mais l’ontologie de l’inépuisable 47
7. Faillite de la démythification :
irrationalisme de la raison sans vérité 47
8. Servitude dans la pensée technique
et liberté dans la pensée révélatoire 50
PREMIÈRE PARTIE
Vérité et histoire
I
Valeurs permanentes et processus historique
1. Insuffisance de l’historicisme et de l’empirisme,
caractéristiques de la culture d’aujourd’hui 53
2. Historicité des valeurs et durabilité historique 56
3. Au-delà des valeurs et au-delà de la durabilité :
la présence de l’être 58
4. L’inépuisabilité de l’être comme fondement de sa présence
et ultériorité dans les formes historiques 62
5. Les formes historiques comme interprétation de l’être 63
6. Originarité de la tradition 65
7. Régénération et révolution 67
8. Être et liberté 69
II
Originarité de l’interprétation
1. Rapport à l’être et interprétation de la vérité :
ontologie et herméneutique 70
2. Dans l’interprétation l’aspect historique
et l’aspect révélatoire sont coessentiels 71
3. Caractère non subjectiviste et non approximatif
de l’interprétation 72
4. Impossibilité de distinguer dans l’interprétation
un aspect caduc et un noyau permanent 75
5. L’unicité de la vérité et la multiplicité
de ses formulations sont inséparables 77
6. La formulation de la vérité est son interprétation,
non sa substitution ; ni monopole ni déguisement 78
7. Faux dilemme entre l’unicité de la vérité
et la multiplicité de ses formulations 82
8. Caractère herméneutique du rapport
entre la vérité et sa formulation 84
9. L’interprétation n’est pas le rapport entre le sujet et l’objet 86
10. L’interprétation n’est pas le rapport entre le contenu
et la forme ni entre la virtualité et le développement 89
11. L’interprétation n’implique pas un rapport entre les parties
et le tout : insuffisance de la totalisation et de l’explicitation 91
12. Statut de l’interprétation 97
13. Conséquences de la personnalité de l’interprétation 99
14. Conséquences de l’ultériorité de la vérité 104
DEUXIÈME PARTIE
Vérité et idéologie
I
Philosophie et idéologie
1. Pensée expressive et pensée révélatoire 108
2. Historicisation de la pensée dans l’idéologie 109
3. Technicisation de la raison dans l’idéologie 111
4. Inséparabilité de l’aspect historique et de l’aspect révélatoire
dans la pensée ontologique : vérité et interprétation 115
5. Unité originaire de la théorie et de la praxis
dans la pensée ontologique : être et témoignage 119
6. Fausse conscience et mystification dans la pensée idéologique 123
7. Falsification du temps dans la pensée idéologique 128
8. Explicitation complète du sous-entendu
et interprétation infinie de l’implicite 131
9. Le problème de la fin des luttes idéologiques n’est résolu
ni par l’historicisme sociologique ni par le matérialisme historique 135
10. La technicisation de la pensée augmentée
par la fin de la lutte des idéologies 137
11. Seule la philosophie comme gardienne de la vérité
rend possible le dialogue 139
II
Destin de l’idéologie
1. Caractère équivoque de la signification neutre
ou positive de l’idéologie 143◊ 270 ◊
2. Le problème de la distinction concrète
entre l’idéologie et la philosophie 146
3. Confusion délibérée de la philosophie et de l’idéologie 149
4. Caractère non philosophique de l’idéologie 152
5. Weltanschauung, philosophie, idéologie 153
6. Réalité positive du mal et de l’erreur 157
7. Irrémédiable négativité de l’idéologie 158
8. Aspects faussement positifs de l’idéologie et leur dénonciation 161
9. Caractère non idéologique de la philosophie 165
10. Concrétude de la philosophie authentique 168
11. Différence entre le caractère historique
et le caractère idéologique de la pensée 170
12. Unicité de la vérité et pluralité,
mais non caractère partiel, des philosophies 173
13. Le problème de l’ontologie négative : ineffabilité ou inépuisabilité 177
14. La pensée révélatoire unique médiatrice entre la vérité et le temps :
nécessité de la philosophie entre la religion et la politique 180
15. Efficacité rationnelle de la philosophie,
non de l’idéologie : théorie et praxis 187
16. Inévitabilité de l’engagement moral, non de l’engagement idéologique 190
17. Le philosophe et la politique 193
18. Insuffisance de la subordination mutuelle
de la philosophie et de la politique 196
19. Originarité de la pratique 200
TROISIÈME PARTIE
Vérité et philosophie
I
Nécessité de la philosophie
1. Les sciences et la religion prétendent supplanter la philosophie 205
2. L’art et la politique prétendent se substituer à la philosophie 207
vérité et interprétation
3. La philosophie, en marquant les limites de la science,
la maintient dans sa nature 208
4. Seule la philosophie garantit l’indépendance réciproque
de la philosophie et de la religion 210
5. Dégénérescence de l’art et de la politique sans la philosophie 213
6. Par excès de critique la philosophie proclame sa fin 214
7. Crise de la philosophie en tant que renonciation à la vérité 217
8. Alternative entre la vérité et la technique 219
9. La philosophie en tant que conscience du rapport ontologique
et le problème du langage philosophique 221
10. Efficacité de la philosophie en tant que récupération de la vérité 223
II
Philosophie et sens commun
1. Exemples de rapports entre le sens commun et la philosophie 224
2. Ambigüité du sens commun, pris entre une exigence
d’universalité et un destin d’historicité 226
3. Niaiserie et présomption du sens commun séparé de la philosophie 230
4. Impossibilité d’abandonner la philosophie au sens commun 232
5. Rigueur du savoir philosophique 233
6. La philosophie comme problématisation de l’expérience
et du sens commun lui-même 235
7. Le sens commun en tant qu’objet de la philosophie
est le rapport ontologique originaire 238
8. Inséparabilité de l’universalité et de l’historicité dans le sens commun 240
9. Seule la vérité rapproche sans dépersonnaliser 242
10. L’identité de la théorie et de la praxis ne peut être qu’originaire 245
11. Collaboration profonde du sens commun et de la philosophie 246
Xavier Tilliette, Éloge de Luigi Pareyson 251
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